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Hemen zaude:   Russenorsk : le pidgin du Nord Lointain

Albisteak

« Itzuli albisteetara    

2010-03-11 / 18:36

Russenorsk : le pidgin du Nord Lointain

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Les relations historiques entre russes et scandinaves ne sont pas un mystère. Moins connu, en revanche, est le fait que les deux communautés ont été jusqu'à établir une lingua franca dans le Nord le plus lointain d'Europe.

Dans cette aventure linguistique originale, les pomors sont des héros discrets, une communauté russe connue comme « ceux qui vivent au bord de la mer ». Les pomors étaient essentiellement basés le long des côtes de la Mer Blanche, la ville d'Arkhangelsk étant le centre principal, mais leurs expéditions commerciales les ont toujours dirigés vers le Nord, au-delà du cercle polaire arctique, jusqu'aux îles de Spitzberg et de Nouvelle-Zemble. Le commerce des pomors se centrait principalement dans la vente ou le troc de farine, de bois, de blé, de miel, de cire et de peaux contre du poisson. La poussée des pomors vers le Nord les amena jusqu'à une terre isolée et sans frontières, faite de côtes rocheuses inhospitalières fouettées par le vent et habitée par un mélange de populations norvégiennes, sami, caréliennes, russes et finlandaises.

Ce Nord Lointain de l'Europe était hors contrôle des gouvernements. La pauvreté était très répandue dans la province norvégienne de Finnmark aux 17éme et 18éme siècles et la demande de poisson, la seule ressource dont disposaient ces communautés du Nord, était en baisse en Europe de l'Ouest. Le roi fixé à Copenhague était très loin, en termes de distance et de préoccupations, de ces régions, et il était très difficile de se plaindre ou de présenter le problème des conditions de vie. Le calendrier de l'église orthodoxe russe, en revanche, prévoyait de nombreux jours de jeûne pendant lesquels il était interdit de manger de la viande et la demande de poisson pour nourrir une population en augmentation était très importante. Si le commerce pomor prenait ses racines dans des raisons religieuses, pour le Finnmark, ce fut une bénédiction. La classe des marchands de Bergen qui contrôlaient le monopole du commerce fit pression pour éloigner les pomors des côtes norvégiennes. Et les pomors durent pratiquer le commerce en secret au Finnmark : les russes faisaient de la contrebande avec la farine et les norvégiens vendraient ou échangeaient leur poisson en cachette. Vers le milieu du 18éme siècle, le commerce illégal connaissait un tel succès que la Couronne dut reconnaître des facilitations de libre échange pour la région du Finnmark.

Cette population du Nord et multilingue a développé une langue franche qui consistait surtout en un mélange de norvégien et de russe : le Russenorsk. La grande majorité des exemples linguistiques furent surtout amenés par les marchands travaillant dans la région. Une quantité surprenante d'uniformité entre ces exemples linguistiques répertoriés depuis les années 1880 et jusqu'aux années 1920 permet de pouvoir considérer le Russenorsk comme une langue indépendante. Le Russenorsk n'a pas de conjugaisons ni de déclinaisons, il possède essentiellement une seule préposition (pa°), et les notions de temps verbal, de genre et de nombre existent à peine. En effet, ceux qui parlaient ce pidgin se référaient à cette langue comme « moya pa° tvoya » ou « kak sprek », ce qui veut dire « ce qui est à moi est pour toi » ou « comme il parle ».

Au 20éme siècle, le commerce pomor prend fin de façon soudaine. La navigation russe devient très dangereuse à cause de la guerre sous-marine des U-boot allemands durant la Première Guerre Mondiale; la révolution russe marque un fossé idéologique entre les deux pays. La coopération entre la résistance norvégienne et l'Armée Rouge soviétique pendant la Deuxième Guerre Mondiale fut de courte durée. La Guerre Froide opposa les russes et les norvégiens sur la ligne de division politique.

À l'heure actuelle, cependant, lorsque les russes et les scandinaves cherchent des formules de coopération pour résoudre des problèmes communs du Nord Lointain de l'Europe, la mémoire de l'ancien pidgin pomor pourrait fonctionner comme un avatar positif.

Un exemple du pidgin Russenorsk du Finnmark : Drasvi, gammel god venn pa° moja = Bonjour à toi mon bon ami. Kak ju leva? = Comment vas-tu ? Jes pa° slipom = Oui, il dort. Mera better pa° moya = C'est mieux pour moi. Tvoja pa° moja sprek = Tu m'as dit, tu m'as parlé. Moja grot krank = Je suis très malade. Tvoja pa° vara trokkom trokk = Veux-tu échanger des biens par des biens.

Un témoignage un peu plus long donne une idée du mélange de langue qui s'est produit : « Moja skasi pa° ju: kak ju vina trinke, Kristus grot vre» («je te dis que lorsque tu bois du vin Dieu est fâché contre toi»). «Omer njet pa Kristus, men drogoj plass kom» («lorsque tu mourras tu n'iras pas vers le Christ mais ailleurs»).


Robert Scarcia
Journaliste