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Hemen zaude:   Langue natale

Albisteak

« Itzuli albisteetara    

2008-02-18 / 15:59

Langue natale

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Sous ce titre, Native Speaker (Langue natale), l'écrivain Chang-Rae Lee a publié voici quelques années un roman fascinant qui a, entre autres mérites, celui de constituer un document sociolinguistique d'une validité empirique irréfutable. Un roman dont la valeur est attestée par des distinctions comme le PEN Hemingway Award, l'Oregon Book Award et l'American Book Award. Il s'agit, à mon humble avis, d'un livre extraordinairement bien écrit et d'un contenu à valeur universelle, au-delà de la situation géographique dans laquelle il se déroule : la ville de New York. Une œuvre paradigmatique, précisément parce qu'il s'agit d'une histoire située dans la ville la plus importante du monde, une ville qui diffuse dans le monde entier les tendances, les attitudes et les comportements. Né en Corée du Sud, l'auteur a émigré aux États-Unis avec ses parents alors qu'il avait seulement trois ans. Sur fond autobiographique ou non, peu nous importe ici, Chang-Rae Lee décrit la situation d'un immigré dans la ville des gratte-ciel, un immigré qui essaie de se construire une identité parmi la complexité de la Big Apple (La Grosse Pomme). Un Américain, qui maîtrise parfaitement la langue anglaise mais qui ressent une impression d'étrangeté permanente dans la capitale du monde, qui est pourtant sa maison. « La Rome antique » écrit Chang-Rae Lee dans les pages de Langue natale, fut la première Tour de Babel authentique. La ville de New York est peut-être la deuxième. Et la dernière sera sans aucun doute Los Angeles ».

Si en plus le sociolinguiste est voyageur -et il vaut mieux qu'il le soit- il saura parfaitement de quoi notre écrivain parle. New York est la première ville italienne hors d'Italie, la première irlandaise hors d'Irlande et, naturellement, la première juive. Or le voyageur, pour peu qu'il connaisse New York, sait également que le cliché melting-pot américain exige autant de renoncement que d'intégration. Tout processus d'acculturation -et quel que soit le sens- a ses avantages et ses inconvénients : son côté intégratif dans la société d'accueil ; mais le sentiment d'étrangeté et de renoncement dans un certain sens de la société d'origine. « Cependant », continue Chang-Rae Lee, « pour accéder à ces lieux splendides, les nouveaux-venus doivent apprendre le latin élémentaire. Étouffer leurs langues ancestrales, desserrer les dents. Écouter les cris hétérogènes de la grande ville nord-américaine. Le sujet n'est pas banal et il conviendrait, sans tomber dans les alarmismes, de réfléchir sur la localité croissante (sinon la rusticité simple) de nos langues et sur leur expulsion des fonctions plus urbaines et mondiales. Sur notre position dans le village mondial et sur nos (dé)connexions des réseaux sociolinguistiques universels.

Pour sa part, Isaac Bashevis Singer, le grand patriarche des lettres yiddish à New York, a narré dans ses ouvrages l'effort surhumain pour maintenir sa langue et son ethnicité dans le quartier de Brooklyn, bien que quelques années avant Chang-Rae Lee. Le voyageur qui se promène dans les rues de ce quartier de l'autre côté de l'East River se retrouvera toujours avec les Hassidim, en caftan noir austère et avec des anglaises, et leurs femmes coiffées de perruques pour nous hors du temps et hors du monde. Il s'agit de familles de tradition granitique qui s'efforcent de vivre en yiddish de la manière qu'elles considèrent la plus humaine, défiant à leur façon ce cimetière de langues qu'est New York, qui mangent dans les restaurants cacher et qui lisent le Forverts, un journal dans lequel Bashevis Singer lui-même a travaillé en tant que rédacteur. Des familles qui assistent régulièrement au Théâtre Folksbiene Yiddish, et qui cultivent le klezmer, la musique traditionnelle juive.

Enfin, voyager à New York ou à Los Angeles est, pour le locuteur de langues non hégémoniques sur le marché mondial, un « voyage dans le futur de l'empire », selon le titre d'un autre livre suggestif comme An Empire Wilderness : Travels into America's future de Robert Kaplan. Le sociolinguiste ouvre là un champ inexploré, au milieu de la complexité la plus absolue de la mégalopole, centre et métaphore de la société qui vient. La fonction instrumentale et intégrative de l'anglais dans la vie du futur et, parallèlement, la disparition -ou le maintien, le cas échéant- des langues de l'identité d'origine sont notre point de réflexion le plus urgent. Le sociolinguiste ne peut pas empêcher non plus les modèles urbains compacts de tendre vers la création et le maintien d'un certain espace public. Ni empêcher les modèles banlieusards, comme justement celui de Los Angeles, qui se développent beaucoup aussi sur la côte méditerranéenne, de déstructurer le territoire et de diminuer la cohésion sociale. Le darwinisme culturel et sociolinguistique s'impose radicalement dans ces circonstances. La cohabitation sociolinguistique se complique dans un monde de plus en plus unitaire, plongé dans des changements structurels de grande ampleur. Et le sociolinguiste finit aussi perplexe que le voyageur. Sa réflexion et son diagnostic exigent la même complexité que la réalité observée et étudiée.


Toni Mollá
Journaliste et auteur du Manual de sociolingüística